Recherche:

L’euro et le franc suisse

La monnaie est une inépuisable source de fantasmes. Les débats qui ont marqué le passage à la monnaie unique en sont un exemple. Les opposants ont dénoncé la fin des nations, alors que du temps de l’étalon or nous étions de facto en union monétaire ou la mainmise de Bruxelles alors que la nouvelle banque centrale européenne est à Francfort, ou l’écrasement du peuple par les banques alors que ces dernières voient disparaître un de leurs marchés les plus lucratifs. Inversement, les défenseurs de la monnaie unique ont promis une croissance accrue alors que nul ne sait d’où cela pourrait venir, ou bien encore une harmonisation de la fiscalité qui n’a rien à voir avec l’union monétaire.

En Suisse aussi, la naissance de l’euro suscite des réactions qui n’ont pas nécessairement un lien étroit avec la réalité. On craint une envolée du franc (inutile, désormais, de préciser “Suisse”, il n’y en a plus d’autre sur le continent!) qui briserait net la reprise économique en cassant la compétitivité et les exportations. Dans un premier temps on a pronostiqué une invasion de capitaux placés par une population allemande angoissée à l’idée de perdre son précieux mark, mais l’euro est arrivée et la ruée n’a pas eu lieu. Aujourd’hui on craint que la toute jeune Banque Centrale Européenne ne commette des erreurs qui feraient plonger l’euro ce qui, du coup, signifierait une montée du franc. Mais si la Banque est jeune, ses responsables sont chevronnés. Et même s’ils se trompent, il n’y a aucune raison que le résultat soit un affaiblissement plutôt qu’une appréciation excessive de l’euro qui, elle, ferait l’affaire des exportateurs helvétiques. De toute façon, la Banque Nationale Suisse peut très facilement empêcher une appréciation du franc face à l’euro. En fabriquant des francs pour acheter des euros, la

BNS peut empêcher une appréciation de la monnaie. Si elle craint que trop de liquidités n’entraîne de l’inflation –on en est très très loin, le problème aujourd’hui est plutôt le risque de déflation– elle peut ensuite récupérer les francs qu’elle aurait créé en les empruntant sur le marché monétaire national. Ce faisant elle gagnerait même de l’argent, puisqu’elle emprunterait au taux suisse qui est bas, et elle placerait ses euros à un taux plus élevé. Pas d’inquiétude de ce côté.

Autre idée aussi bien véhiculée par certains pro-Européens que par leurs adversaires:

celle d’un encerclement monétaire qui ne laisserait à la Suisse d’autre choix que la fusion dans l’Europe. Certes, la création de la monnaie unique va encourager une dynamique d’intégration en Europe, faisant apparaître la Suisse comme toujours plus distante de son voisinage. Certes, face à une mobilité des capitaux sans doute accrue au sein de l’Union Européenne, la pression sur les paradis fiscaux tels que le Luxembourg va devenir irrésistible. La Suisse, et Genève en particulier, sont dans le deuxième cercle des pressions, et se retrouveront bientôt en première ligne. Certes, l’euro va circuler en Suisse, mais le franc Français circule depuis longtemps à Genève sans créer de drames. Rien de tout cela, cependant, n’a d’implication automatique. La Suisse reste face à ses choix dans un monde qui change, mais cela n’est pas très nouveau. En fait, la disparition de nombreuses monnaies nationales va amener les financiers à chercher des devises de diversification; le franc a là une belle carte à jouer. De même, on peut craindre que les pressions à l’harmonisation à l’intérieur de l’Union Européenne ne se traduise par plus de réglementation dont une partie sera toujours source d’inefficacité. La Suisse peut offrir un espace plus souple mais proche. Au du bout du compte, face à une certaine tendance à l’uniformisation au sein de l’Union Européenne, la capacité à être différent a une valeur en soi. A condition, cependant, d’être au top niveau.

Articles liés